Culture

Vladimir Nabokov : le langage papillon

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Vladimir Nabokov écrivain russo-américain, chasseur de papillons, qui, avec la même passion, chassait les mots, a laissé une collection de plus de 4000 papillons. Figure énigmatique, naturaliste, il provoquait et le lecteur, et l’horizon d’attente normatif, par son audace intellectuelle, et n’écrivait pas pour un lecteur éphémère, non plus, il jouait avec les ficelles du langage, aimait créer la confusion, et piéger le lecteur. Dans son langage germe les grains d’un nomadisme sensuel inlassable, visant la provocation des perspectives des attentes esthétiques en permanence, telle est la particularité romanesque et discursive, qu’on peut trouver chez Vladimir Nabokov, faisant de la sensualité une thématique dominante, sillonnant son approche littéraire.

Il fut un romancier postmoderniste controversé, un personnage explicitement polémique, qui a fait beaucoup parler de lui, soit en raison des sujets abordés, soit à cause du style d’écriture non conventionnel, et pour d’autres raisons éthiques, qui ne faisaient pas toujours l’unanimité, d’un lectorat partagé entre appréciation et déception. Il a vécu entre 1899 et 1977, une période assez abondante en création littéraire, et très mouvementée en matière d’événements politiques, culturels, et sociaux. Aussitôt que la voix de la révolution bolchevique avait commencé à se faire entendre, et suite à l’assassinat politique de son père, la famille Nabokov a dû alors quitter la Russie, et tout laisser derrière elle.

Davantage de questions que de réponses

Évoquant Vladimir Nabokovceci me rappelle un beau souvenir universitaire, l’année ou j’avais à soumettre ma monographie, pour l’obtention de ma licence en littérature, cela fut une belle aventure académique, mais surtout, une découverte littéraire passionnante, et enrichissante, vu le sujet étudié, et l’outil de l’analyse. (Ada), fut le roman postmoderniste que j’avais à analyser, en me servant de la boite à outils (le discours narratif) comme support analytique, du grand théoricien littéraire, Girard Genette, (qui vient de nous quitter il y a peine quelques semaines seulement), ayant comme objectif le démantèlement de l’appareil temporel, afin de comprendre le fonctionnement du temps (chronologie, durée.) dans le roman. Plus de questions que de réponses, il faut l’avouer, beaucoup d’informations, qui, au départ, ne semblaient aucunement constituer une unité organique, ni sémantique. 

Comment s’introduire alors dans le jeu narratif de Nabokov ? pour reconstituer la structure du temps, et parvenir à tisser les liens logiques des événements, apparaissant en désordre à première vue. Le roman renfermait un récit résistant et étanche à l’analyse linéaire, sans doute, il a été voulu ainsi. Le temps n’existe que pour brouiller la clarté du paysage scénique, et approfondir un certain déphasagequi tend volontairement vers plus d’ambiguïté narrative. L’histoire n’est pas importante en elle-même, mais c’est le jeu du langage, qui fut sa principale préoccupation, infiniment assoiffé de conquérir ses tourelles, et non pas de raconter des événements de tous les jours. La ligne de narration est en déséquilibre fonctionnel continu, ce qui rend le récit sémantiquement dense, et logiquement incohérent.

Le registre des réalisations littéraires Nabokoviennes est paré d’une panoplie de passionnants romans, parmi d’autres, (Feu pale), (Choses transparentes), (Lolita) fut le plus médiatisé, on peut remarquer que tous ses romans partagent une certaine fantasmagorie, leur procurant la dimension d’une fiction intime, qui s’étend au fur et à mesure que le récit déploie ses ailes. Quant au roman (Ada) il raconte l’histoire de deux adolescents, Van Veen fils de Demon Veen, et la ravissante Ada, sa cousine, après leur rencontre, ils tombent en amour l’un de l’autre, et succombent sans résistance apparente à cet appel d’un amour sans appel, mais à leur assommante et choquante surprise, ils apprennent après quatre-vingt-quatre ans, qu’ils étaient frère et sœur, ce fut un pur drame familial, qui démolit en un clin d’œil le château de toute une vie amoureuse et conjugale.

L’arrière-plan de l‘espace-temps reste à remodeler, à travers le roman, car Nabokov l’avait soigneusement, et volontairement déconstruit, afin de laisser à l’allusion et l’illusion, le soin d’initier la formulation d’un récit non conventionnel, loin de toute chronologie classique, traduisant le temps comme une ligne droite, commençant dans le passé, et pointant vers le futur. Dans le même ordre d’idée, la narration se voit fluctuer anonymement et sans préavis, il arrive parfois, au cours du récit, de ne pas reconnaître immédiatement qui raconte l’histoire, on peut dire qu’on a ce type de narrateur patent/latent, qui est présent, mais invisible, changeant de voix selon les séquences de narration. A titre d’objectivité, j’aimerais citer Nabokov, quant à son avis de sa propre perception envers ses œuvres.

 « Je ne suis ni « sincère » ni « provocateur » ; je n’ai pas d’humeur « satirique » ; je ne suis ni « didactique » ni, non plus, « allégorique » ; la politique, l’économie, la bombe atomique, les formes d’art abstrait ou primitif, l’Orient tout entier, les symptômes d’un dégel en Union soviétique, le futur de l’humanité et autres thèmes à la mode ne m’inspirent que de l’indifférence ».

« J’ai souvent remarqué que, une fois attribué aux personnages de mes romans, tel détail de mon passé, dont j’avais précieusement gardé le souvenir, dépérissait dans le monde factice où je venais si brusquement de le placer. Il s’attardait bien encore dans mon esprit, mais c’en était fini de sa chaleur personnelle, de son attrait rétrospectif, et bientôt il s’identifiait plus étroitement avec mon roman qu’avec mon moi antérieur, où il avait jusqu’alors paru si bien à l’abri de l’intrusion de l’artiste ».

À propos de l'auteur

Driss Chebla

2 commentaires

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  • Véritablement charmée ! Merci de m’avoir transmis cet élan vers Nabokov qu’il me tarde de redécouvrir.
    « Mais je tiens pas à dilapider en paroles oisives ce qui peut éventuellement connaitre de riches métamorphoses dans les strates alluvionnaires de l’esprit. »
    Merci à Nabokov qui participe de beaucoup à l’élévation de ce dernier.
    Merci â vous de nous y inviter.

    • Merci de m’avoir lu, avec cet amour de découverte, je me considère parmi les heureux, si j’ai au moins réussi à susciter en vous cet intérêt littéraire de lire Vladimir Nabokov, car il le mérite amplement. C’est une littérature, qui se veut non-conventionnelle, vous ne serez certainement pas déçu, de prendre le temps de le découvrir.
      Mes amitiés